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  • Jean-Claude MOSSIERE

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  • Domaines d’Etude et de Recherche

Membre associé des Études sur la Grèce antique et contemporaine (Ecole française d’archéologie d’Athènes)
Membre du groupe de Recherche sur la littérature de voyage (Université Paris-IV-Sorbonne)
Membre-lauréat de la Fondation Onassis (Athènes)
Concepteur de bibliothèques numériques (Athènes-Lyon)

Chargé de cours à la faculté de philosophie (Université Jean Moulin, Lyon 3)

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01- Un hôtel au bord de l’eau…

01     Un long rideau sombre au bord du Rhône

Chacun connaît le long rideau de pierres noircies déployé au bord du Rhône sur le quai Jules Courmont qui s’étend de la rue Childebert à la rue de la Barre. La barrière est austère et les flâneurs osent peu s’aventurer derrière les murs épais où l’hôpital fait figure de rempart.

Pour en estimer l’unité architecturale il faut venir par le pont le moins «distant de Bellecour». Le xenodochium de jadis «hôtellerie des pèlerins souffreteux et des voyageurs fourbus» était alors au début comme au terme de la voie du Dauphiné, et de la chaîne des Alpes [1]. La récente métamorphose des berges du Rhône et le remodelage de la Fosse aux ours favorisent aujourd’hui une mise en perspective où la sévère bâtisse partagée en deux masses réparties de part et d’autre du corps central surmonté du grand dôme s’ordonne frontalement.

Bord à bord avec la douleur, des générations de médecins, chirurgiens, servants, infirmiers ont pratiqué la saignée, recousu les blessures, allégé les souffrances, donné la vie. Beaucoup de lyonnais sont nés, ou ont vu naître à l’Hôtel-Dieu. L’été dernier, le service de maternité a rejoint la Croix-Rousse, et l’hôpital s’est alors peu à peu dépeuplé. Aujourd’hui, les dernières blouses blanches croisent dans le dédale des galeries les arpenteurs qui esquissent de nouvelles géométries et inventent d’autres liens entre les hommes et les pierres de Villebois, de Seyssel, et de Couzon [2].

Car l’Hôtel n’est plus le point de départ et d’arrivée des hommes dans la ville des aumônes et la maison de Dieu. Autrefois repère cardinal, le flot de véhicules qui s’engouffrent et jaillissent alternativement de la trémie de l’axe Nord-Sud le relègue désormais en sombre décor théâtral flanqué d’une porte monumentale que nul voyageur ne franchit.

Figure 1. La façade de l’Hôtel-Dieu, quai Jules Courmont.

Pour pénétrer officiellement dans l’enclos, il faut le contourner. Là, place de l’Hôpital, le porche d’entrée ploie sous la monumentalité de la façade de la chapelle qui lui est juxtaposée. Habillé d’un élégant décor, adossé à un écrin concave il est à la fois solennel comme il convient à un établissement hospitalier, et discret comme il sied à un asile de charité. Au-delà, un petit vestibule octogonal ouvre sur le préau qui dessert le claustral. Autour de la cour de la croix, devenue cour d’honneur, un épais couloir voûté en ogives s’appuie sur de lourds piliers posés en léger oblique portant, sur un large muret. Les galeries Nord et Est du cloître se prolongent, unies à deux travées qui se coupent à angle droit. Elles forment les «salles des quatre rangs» dont la croisée est coiffée d’un petit dôme couronnant la vaste salle de l’autel. Autrefois point panoptique des courants d’air et du souffle divin, elle précède aujourd’hui l’entrée du musée.

Nous sommes ici dans le noyau initial de l’hôpital construit au XVIIe siècle en regard du fleuve. C’est la partie la plus harmonieuse dont l’ordonnance s’inscrit dans un polygone compact comprenant la chapelle, le cloître et les quatre cours bornées par les deux branches de la croix.

Un siècle plus tard, Soufflot en ferme la perspective en édifiant le «Palais du quai». En laissant tomber le long rideau de scène académique, à la surface unitaire et à la gravité massive en miroir du fleuve, l’architecte des Lumières livre une représentation panoramique qui pour être vu dans sa plénitude sollicite l’attention des passants de l’autre rive. A l’arrière, il borde l’immense maison d’une haute galerie voûtée, soutenue par d’énormes piliers, à laquelle il adosse quatre corps-de-logis. Egalement pourvus de portiques au rez-de-chaussée, ils circonscrivent du Nord au Sud quatre cours, unies par des passages formant l’ancienne voie charretière reliant entre eux entrepôts, caves, cuisines, et réfectoire. A la fin du XIXe siècle Pascalon architecte des HCL est chargé de fermer l’aile Sud. Contre la façade linéaire de son illustre prédécesseur, il amarre une construction où il privilégie les profondeurs de champ et les coursives. Il ajoute un troisième dôme abritant l’amphithéâtre de l’Ecole de médecine. Enfin, à l’Ouest l’ensemble s’achève rue Bellecordière par les murs disparates d’une clôture sans charme.

Ainsi, l’Hôtel Dieu que nous connaissons n’est pas l’aboutissement d’un programme parfaitement cohérent, mais le résultat d’une agrégation de morceaux d’architecture, répartis sur trois siècles, dessinés par des mains différentes, édifiés, restitués et restaurés par d’autres mains [3]. Deux programmes principaux qui se succèdent s’opposent. Un système rayonnant (le cloître, autour de l’axe formé par le petit dôme), et un système linéaire fait d’adjonction de rameaux orthogonaux à partir d’une branche maîtresse (le bâtiment du quai). Les deux systèmes sont maladroitement raccordés au Nord où il a fallu réduire la galerie Est de la salle des quatre rangs.

Figure 2.     01 : quai Jules Courmont.  02 : rue de la Barre.  03 : rue Bellecordière.  04 : place de l’Hôpital.  05 : rue Marcel-Gabriel Rivière.  06 : rue Childebert.

Figure 3. Les trois programmes de construction de l’Hôtel-Dieu. En rouge le cloître (XVIIe siècle), en bleu le bâtiment de Soufflot (XVIIIe siècle), en jaune le bâtiment de Pascalon (XIXe siècle).

De fait, les vues aériennes ne révèlent pas un bâtiment aux formes éloquentes, mais un îlot fait d’une mosaïque de cours entourées de galeries. L’abondance des vides est significative, et les corps de logis apparaissent plutôt comme les linéaments entourant des polygones de liaison. Sur la grille cadastrale divisée géométriquement en zones de logements (masses des bâtiments formant les pleins) et de mouvements (lignes des rues délimitant les vides), il s’inscrit en creux avec ses vides qui font masses et ses lignes dessinées par les pleins. Rationnellement nous pouvons dire que L’HD ne tire pas sa force d’une homogénéité ou d’une pureté architecturale. Notre attention n’est pas attirée par la substance formelle globale de l’objet, impossible à embrasser d’un seul regard. C’est un ensemble composite fait de fragments, suggestion symbolique plus que puissance structurale. Et cependant, dans la ville, l’îlot est prépondérant et fournit avec la place Bellecour le plus grand tènement du 2ème arrondissement.

Une architecture, et à plus forte raison un ensemble architectural n’est pas isolé de son environnement. L’insertion du bâti dans une parcelle, les dimensions, et la distribution des volumes avec ses ruptures accentuant les particularités des périodes de construction si elles ne favorisent pas une vision d’ensemble et présentent une structure hétérogène à plusieurs échelles est cependant faite de systèmes comportant des homologies, des échos et des correspondances. Les vides de l’îlot sont prééminents. Doit-on les considérer comme les défauts de remplissage d’espaces intercalaires, ou des découverts salutaires ?

02     Une affaire de perception, et d’environnement

Changeons d’échelle et d’orientation. Beaucoup d’espacements (en vert) dans une aire restreinte autour de l’HD dont nous avons également coloré les cours, l’entourent. Devant l’entrée, la petite place de l’Hôpital n’est guère plus qu’une terrasse de café. Mitoyenne au Nord, la place de la République forme un trapèze piétonnier traversé par deux voies de circulation routière. Mi-place, mi-rue, ni place, ni rue, flanquée d’un bassin d’eau rectangulaire souvent vide en hiver, elle comprime l’espace. A sa gauche, la place des Jacobins se lit comme une comète reliée à l’HD par l’arc des rues Confort et Paufique qui dessine un chemin naturel menant à la chapelle et au cloître [4]. A l’Ouest, la place des Célestins, proscénium avancé du théâtre, fait socle avec le volume unitaire qu’elle contient dans un classicisme approprié. Au Sud, la Place Bellecour est un immense champ de manoeuvre marqué par une transversale, boueuse les jours de pluie, poussiéreuse sous le soleil [5]. Enfin la place Antonin Poncet sur l’emplacement de l’ancien hôpital de la Charité dont le musée de l’HD conserve des vestiges offre une long parterre jusqu’au Rhône. Nous reviendrons plus tard sur la présence de ces espaces et de leur fonction dans la configuration de l’îlot [6], mais notons en préalable l’importance dans cette section de la presqu’île d’espaces libres, et le pouvoir attractif auquel pourrait être soumis ce périmètre dans la refonte du programme de l’HD en connexion avec l’ensemble de ces parcelles.

Figure 4. Les espaces libres (en vert) dans le périmètre de l’Hôtel-Dieu. 01 : place de la République. 02 : place des Jacobins. 03 place des Célestins. 04 : place Bellecour. 05 : place Anthonin Poncet.

Le rapport entre l’HD et son environnement participe à sa caractérisation. La perspective normative, l’affirmation des différences entre blocs, petits et grands, l’articulation de tous les éléments bâtis, des clôtures, des vides, bref, les rapports que l’architecture entretient avec l’espace entre la partie et le tout sont identifiés dans l’îlot et dans son périmètre contenu entre les deux fleuves et l’hémicycle formé par les espaces libres autour de lui. En présence de cette topologie nous suggérons que la métamorphose de l’HD porte à la fois sur l’objet lui-même et sur son équilibre au sein de cet ensemble. Cela revient à redéfinir les différentes zones repérées à l’aune d’un programme plus vaste que le simple découpage d’espaces à l’intérieur d’une friche. Il y a là une nuance utile à retenir dans la nouvelle configuration des lieux, en songeant non pas simplement à diviser les surfaces en fonction de ratio de cession à tels ou tels locataires, mais en planifiant un programme à une échelle qui transcende l’individuel et le collectif, dans la totalité de l’espace du quartier, et donc de la cité. L’HD invite à penser en urbaniste, autant qu’en architecte. Conjuguer l’acte de voirie à l’esthétique d’une planification environnementale permettrait sans doute d’optimiser l’îlot et de créer un lieu d’appartenance et d’appropriation de l’ensemble de la population à une nouvelle et innovante morphologie urbaine…

Pour mémoire, rappelons qu’en 1905 l’hôpital ne répondait plus aux exigences d’hygiène et de salubrité. Tony Garnier alors architecte des Hospices Civils de Lyon (HCL), peut-être à la demande du maire Victor Augagneur propose sa destruction, ne conservant que le palais du quai, dégageant l’axe central, inscrivant une parcelle triangulaire autour d’un immense dôme.

Figure 5. Projet de Tony Garnier, 09/08/1905, Archives municipales de Lyon, 3 S 650.

Nous avons rapidement dressé une image synchronique de l’émergence du bâti de l’HD dont le chaînage relève d’une évolution temporelle de l’enveloppe à travers une pratique : les soins. Devenu inadapté aux exigences médicales contemporaines, bordé par un réseau bruyant et polluant de huit couloirs de circulation automobile, construit avec des matériaux induisant parfois une humidité accrue par l’échelle des bâtiments donnant sur cours, à considérer l’HD comme un écrin, on risque de s’aveugler d’une fausse perception architecturale et rater sa nouvelle destination [7]. Ces phénomènes sont à prendre en compte à la lecture du projet de restructuration, car dans tous les cas il sera, à moins d’engagement drastique, difficile de faire abstraction de certains de ces désagréments. C’est un défi de loger dans l’HD.

Or, ce lieu autrefois homogène dans son appartenance à une seule et même fonction sera demain confronté à l’ouverture sur une co-appartenance au sein d’un même îlot. L’HD sera recontextualisé. Nous connaissons les variations corrélatives du lieu selon les époques et les projets esthétiques. Demain, l’opposition entre l’occupation du bâti et sa vocation initiale risque de refléter une contradiction entre la signification et le sens. La création et ses remaniements ont façonné un ensemble relevant d’un vocabulaire et d’une syntaxe commune. La nouvelle conception en fera une forme singulière qui concrétisera des permanences et  des ruptures. Ces deux éléments doivent être distingués, et articulés, car ces catégories constituent le fonds d’évaluation collective de la doxa ou d’une idéologie implicite. On relève dans la prose de ceux qui s’expriment sur le devenir de l’HD la volonté d’emblématisation du bâtiment, et l’utilisation d’épithètes empruntés à la joaillerie. Que l’HD soit un bâtiment emblématique nul ne le conteste. Mais il l’est devenu parce qu’il est le plus ancien hôpital de la ville, placé en son centre, construit en partie sur les plans d’un architecte célèbre, accueillant l’opulent, et le miséreux, la joie, et la douleur, la naissance et la mort. Les nouveaux locataires ne peuvent prétendre jouir dès l’instant de l’installation de leur meubles dans les murs, de cette solennité. Ils peuvent même la détruire en imposant un rapport factice et léthargique avec l’enveloppe qui les contiendra.

Deux exemples voisins montrent que les transformations contradictoires d’un lieu ont parfois pour effet, sinon pour but, de subvertir les formes de la vision comme celle de la fonction. A un jet de pierres du dôme de Soufflot, sur l’autre rive, répond celui d’Abraham Hirsch de l’ancienne faculté de médecine [8]. Sa récente destruction partielle et sa reconstruction ont entièrement renouvelé sa fonction. Autrefois silo conservant la mémoire vive de la connaissance, fréquenté par l’ensemble du public universitaire, il contient aujourd’hui la gouvernance, des services administratifs, et de reproduction. L’espace est devenu impénétrable, figé dans un décor de façade dormante précédée d’une cour vide, aux grilles fermées, réduisant l’architecture à une devanture stérile.

En amont de l’HD, au croisement des places Louis Pradel et de la Comédie le sol porte en palimpseste trois temps de l’architecture. Ici Soufflot entre 1754-56, édifie sur trois niveaux l’Opéra de la ville. Puis c’est au tour d’A.-M. Chenavard et J.-M. Pollet, de construire sur les ruines du précédent, le Grand Théâtre. Enfin, c’est dans l’enveloppe de pierres conservée que Jean Nouvel surcreuse, et surélève l’Opéra, et le coiffe du grand dôme de verre et d’acier que nous connaissons. Jean-Yves Andrieux le décrit ainsi : «Concrètement, l’opéra de Lyon compose avec les données du site, s’ouvre sur l’extérieur pour offrir une qualité de vie au quartier et accueillir le public, retrouve l’expressivité des grands bâtiments publics d’autrefois symboles d’une sociabilité politique forte comme la basilica de Vicenza, utilise une dématérialisation très tactile, sensible et plastique. Non pas une architecture de vitrine, mais une profondeur de champ presque cinématographique. Du coup, la salle de Nouvel est un point d’ancrage stable dans la perception d’un monde urbain et changeant » [9].

Ces deux bâtiments placés comme l’HD en bordure du fleuve montrent qu’un objet peut passer d’une existence active, ouverte à tous, à un état Potemkine, ou devenir un lieu vivant. D’autres exemples que nous développerons plus tard sont significatifs de la prise de possession politique accrochée à un concept suranné, où la doxa l’emporte sur l’épistémè [10].

03     Du télescope au microscope

Les vues aériennes parce qu’elles donnent une vision élargie sont des outils de planification utiles à l’urbaniste et à l’architecte. Mais pour construire il faut redescendre sur terre. C’est du sol que la ville se construit, que les édifices s’élèvent, et que le regard du piéton embrasse les pleins et les vides qui composent l’étendue dans laquelle il s’oriente, car une ville n’est pas perçue par ses habitants à la manière d’un oeil céleste. Vivre en ville, ce n’est pas observer de loin mais vivre dans l’entrelacement réciproque d’espaces multiples. C’est habiter, se mouvoir, et percevoir à proximité, tout en ayant cependant le sentiment d’appartenance à un ensemble communautaire.

La tâche de déterminer la qualité des futurs locataires de l’HD est une lourde responsabilité. Un certain nombre d’associations, de mouvements, proposent des hypothèses de restructuration, et d’hébergement. Hôtellerie, commerces, services de médecine sociale, etc… sont souvent avancés pour agréger les lieux. Le bâtiment, sa situation, son prestige produisent un phénomène d’aimantation qui attire les convoitises, dont certaines sont légitimes, d’autres infondées. Pour notre part, nous avons longuement sillonné l’HD, les jours ensoleillés, comme les jours de pluie, le matin et le soir, pour saisir le macrocosme comme le microcosme et étayer une réflexion d’ensemble, entre ce qui est, ce qui n’est déjà plus, entre ce qui restera, et ce qui sera. Autorisons nous un instant chimérique associé à une ritournelle mentionnant une cour de silence, un jardin des bruits, un parc des odeurs, un enclos des remèdes, un mélange d’espaces de recherche, de contemplation et de cris d’enfants d’écoles maternelles, d’échos de chalands et de marchands, resserrant ici et là les fils du tissu narratif en nouant des points de convergence qui télescopent passé, présent et futur, selon une logique et une nécessité qui pourraient être celle de la sensibilité, et de la conscience rythmant les parcelles de la mémoire, du temps, et de la vie quotidienne.

Or, une de ces parcelles existe déjà depuis 1933 au sein de l’aile Nord des «Salles des quatre rangs», dans l’ancienne salle Sabran. Sur 400 m2 elle abrite le Musée des Hospices civils de Lyon. Ce musée conserve une reconstitution/restitution des parements de salles de l’ancien hôpital de la Charité détruit en 1934, le mobilier des époques antérieures, les thériaques de l’apothicairerie, les instruments de médecine et de chirurgie. C’est un espace calme et charmant, vieillot et désuet. C’est un musée d’entreprise conservatoire de formes plus qu’observatoire dans lequel on a cherché à accumuler les objets qui ont participé à l’histoire des événements qui se sont déroulés entre les murs de l’Hôtel-Dieu. Son accès est discret, son entrée oppressante, sa signification confuse, ses propositions erronées, ses reconstitutions fantomatiques. Mars 2010 dans le grand réfectoire de l’HD le professeur René Mornex a esquissé les principes fondateurs du projet de création d’un musée de la santé. L’objectif est de réunir les collections des trois musées, d’Histoire de la médecine et de la pharmacie, d’anatomie, et d’odontologie actuellement logés dans le domaine Rockfeller à l’HD. En décembre le Maire de Lyon, Gérard Collomb, Président des HCL choisissait entre deux concurrents sélectionnés un mois plus tôt parmi quatre opérateurs retenus, et accordait au groupe Eiffage le soin de préserver et de construire sur l’ilôt un nouveau territoire de commerce et de mémoire.

04 La Santé dans un Musée

 Dans une étude sur l’art médical à Lyon (évolution et constitution des savoirs), Caroline Januel et Sylvie Mauris-Demourioux[11] révèlent les traces de l’esprit d’expérimentation, de transversalité, d’invention, et de diffusion des idées qui ont marqué le dynamisme notre ville dans le domaine de la santé.

« Comme le Rhône et la Saône ont dessiné la ville, le savoir médical soutenu par les valeurs phares d’hospitalité, de solidarité et d’humanisme ont façonné la cité lyonnaise tant dans son architecture et son urbanisme que dans son développement économique et social. Hôpitaux, médecins, patients, congrégations religieuses, maires hygiénistes, inventeurs toucheàtout, entrepreneurs visionnaires, collectivités… ont contribué à tisser un lien historique et dynamique entre Lyon et la santé. Une alchimie qui a traversé les siècles puisque, dans le cadre de l’élaboration de la vision métropolitaine « Lyon 2020 » portée par le Grand Lyon, la santé apparaît comme un axe stratégique pour le développement et le rayonnement futurs du territoire : «Forte d’une double tradition hospitalière et industrielle, confortée par un solide potentiel de recherche, la métropole lyonnaise aspire à faire partie des cinq plus grands «bioclusters» européens et à devenir en 2020 la métropole européenne de la santé».

 Si notre tache est plus modeste, elle s’inscrit dans ce mouvement. En septembre 2010, logés à l’Hôtel-Dieu notre tache a consisté à réfléchir à l’ensemble des principes que génère au sein d’un bâtiment hospitalier délivré de sa mission initiale, l’assemblage d’un ensemble de matériaux liés à l’art de soigner. Il nous a fallu pour cela considérer une suite d’instruments et d’appareils de médecine, de chirurgie, et d’odontologie, une réunion/compilation de machines de physique destinées à démontrer les principales propriétés du corps, de même que les productions de la nature employées comme médicaments, des ossements sans leur chair, des organes en bocaux, et associer à ce rassemblement déjà complexe un ensemble hétérogène, de livres, de meubles, de tableaux, de tapisseries, et d’objets liturgiques…

 Ce n’est pas une moindre singularité que de tenter de fixer dans un bâtiment autrefois réservé aux soins, le souvenir immédiat d’un passé démantelé. Cette antinomie apparente s’accompagne de prémisses hésitant entre un signe de reconnaissance et un indice de vraisemblance. Exposer sur le lieu de leur utilisation/destination des instruments et des concepts efface-t-il la décontextualisation, et la recontextualisation traditionnelle propres aux objets de musées ? A l’Hôtel-Dieu, la part d’immatérialité appartenant à l’objet séparé de son contexte initial échappe en partie à sa dissolution. Bien que devenu inactif, inerte, privé de son substrat, l’instrument reste dans la géométrie intime de sa pratique locale et universelle : l’hôpital. L’enveloppe qui le contenait et le contient encore peut-il apporter une aide à la compréhension de sa fonction dorénavant suspendu ? Charles S. Peirce esquisse une réponse à notre question en précisant qu’un « indice est un signe ou une représentation qui renvoie à son objet non pas tant parce qu’il a quelque similarité ou analogie avec lui ni parce qu’il est associé avec les caractères généraux que cet objet se trouve posséder, que parce qu’il est en connexion dynamique (y compris spatiale) et avec l’objet individuel d’une part et avec les sens ou la mémoire de la personne pour laquelle il sert de signe, d’autre part »[12]

Or, la morphologie de l’instrument nous montre l’équivalent abstrait de cette réalité qu’il nous cache parce que justement il l’a suggère. Derrière l’objet, il y a une fonction, une pratique et une histoire de la pratique, un geste et une histoire du geste : le geste médical qui de façon empirique, puis analytique et spécifique définit à quelle fin l’objet doit sa forme. Et la surface sur laquelle s’exerce ce geste c’est l’épiderme ainsi palpé, aseptisé, piqué, coupé et cousu, décousu et recousu. Sous la peau c’est le corps interne rendu transparent, radiographié, scanné, ouvert transplanté, appareillé, etc… Car si les instruments sauvegardés dans le domaine de la santé appartiennent à la catégorie des objets des sciences et des techniques ils sont en corrélation directe avec le corps de chacun d’entre nous. Nous avons tous été sujet d’un contact de la peau avec la pointe d’une aiguille, l’enserrement du brassard d’un tensiomètre, le coup porté par un marteau à reflex, ou l’application de la membrane du pavillon d’un stéthoscope transmettant à l’oreille du praticien notre battement cardiaque… Les instruments médicaux exercent des stimuli d’expériences sur notre propre corps, et participent d’une sensibilité proprioceptive, qui nous est étrangère lorsque nous regardons d’autres catégories d’objets de sciences et techniques.

De fait, la santé est difficile à classer dans le dictionnaire/corpus des musées. Elle est un mélange de situations autour du corps humain. Ce que le corps subit, qui le dégrade, ce qu’il absorbe, et qu’il accepte ou rejette, ce qui le compose et le recompose, aidé par la chimie, soutenu par des prothèses, ce qui le métamorphose, ce qui lui est retiré comme ajouté, parfois de sa propre chair. Le concept de soin servant à permettre un bon fonctionnement mécanique de l’organisme s’augmente du concept d’esthétique. Ce n’est pas nouveau, puisque au début du XXè siècle la chirurgie dite réparatrice permis aux combattants des tranchée de retrouver parfois un visage cassé par la poudre et l’acier. Puis de réparateur, le chirurgien est devenu constructeur. Il transforme et métamorphose, enlevant ce qui ne convient plus au corps de celui qui le livre désormais au chirurgien prométhéen, ajoutant, ou enlevant pour reconstruire une identité différente de celle que la nature a transmise, faisant reculer les principes qui jusqu’alors définissait la naissance, l’existence, et la mort. La santé c’est le perpétuel mouvement qui recule les limites de la mort. La santé comme concept d’attention du corps existe entre une définition ontologique et une anticipation holistique, et ses instruments perceptibles nous entraînent entre fascination, admiration et répulsion.



[1] Monsieur Josse, A travers Lyon, 1887, p. 245.

[2] Origine des matériaux utilisés pour la construction de l’Hôtel Dieu.

[3] Dorénavant abrégé HD.

[4] L’accès à l’HD par la rue Paufique crée la surprise. Les discordances entre la majesté de la façade de la chapelle, et l’entrée sollicitent le regard. L’oeil fouille la façade, s’élève pour accéder aux deux clochers, puis redescend au niveau de la rue pour deviner et enfin voir le porche d’entrée encastré dans l’exèdre.

[5] Monsieur Josse, infra, p. 222. « Je ne puis traverser la place Bellecour, sans me demander pourquoi notre édilité laisse à l’état de petit Sahara un lieu qui se prêterait si bien à l’établissement d’un magnifique jardin. Mieux avisés, nos aïeux y avaient mis des pelouses et des fontaines, et il n’y a pas fort longtemps qu’on distinguait sur le sol, quand le temps était humide, l’ovale des anciens bassins. »

[6] Nous reviendrons plus largement sur l’étude de celles ci.

[7] Jacques Pierre Pointe, Histoire topographique et médicale du grand Hôtel-Dieu de Lyon, Lyon, 1842. Dans ce livre éclairant,  que nous avons longuement parcouru, l’auteur note p. 401 : « Quant aux cours, les bâtiments sont trop élevés pour que le soleil y donne assez longtemps. Il y a quelques années, on y avait planté des arbres, mais ils dépérissaient, et l’on a été forcé de les abattre……. Les corridors, ouverts sur les cours par des portiques, sont trop étroits pour qu’on y soit à l’abri des intempéries. On y est même en butte à une humidité et à un froid presque habituels, dont ils sont redevables à la pierre de Villebois avec laquelle ils sont construits. Cette pierre est en effet meilleur conducteur de la chaleur que celle de Couzon et que le mortier, de sorte que, si le vent du midi succède brusquement à celui du Nord, l’eau, suspendue dans l’air en contact avec ces murs, se condense, coule et ruisselle sur leurs parois. »

[8] Aujourd’hui université Lumière Lyon 2. Le dôme a été en partie détruit dans un incendie en 1999.

[9] Jean-Yves Andrieux, Le patrimoine et la mutation des identités à l’âge des mondialisations en Europe. L’objet n’est pas sans référence à l’actuel débat entre partisans et opposants à la construction d’un stade pour l’équipe de football de la ville, ou l’agrandissement de celui de Gerland. Lors de la réhabilitation de l’opéra, la question de construire un nouveau bâtiment hors du centre ville était de mise comme aujourd’hui la pertinence de construire à Décines ou de réactualiser le stade de Tony Garnier. Il me semble que la seconde solution offre une vision humaine, urbaine, esthétique et sociale d’une bien meilleur qualité.

[10] Notre ville est émaillée de profondes saignées entourées d’infranchissables clôtures (Perrache), de zones de banchage en jachère creusées d’indéfinissables couloirs de circulation (Part-Dieu), de surfaces maltraitées (place des Terreaux), de secteurs sauvegardés (Saint-Jean), de lieux régénérés/amendés (Cité internationale, Gerland…). Nous reviendrons plus tard sur les places de la ville, pour évoquer les échecs persistants (place Bellecour) et les réussites plaisantes (place de la Bourse).

[11] Millénaire3, Centre de Ressources Prospectives du grand Lyon, 01/06/2009. Cette étude bien documentée nous livre

[12] Charles S. Peirce, Dictionnary of Philosophy and Psychology, [1901], trad. Ecrits sur le signe, 1978, p. 158.

[13] Infra, p.

[14] Georges Canguilhem (1904-1995), philosophe et médecin français, spécialiste d’épistémologie et d’histoire des sciences. René leriche (1789-1955), chirurgien des hôpitaux de Lyon en 1919 et physiologiste. Il consacrera d’importants travaux sur la douleur.

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02-Ressources

-Site des Hospices Civils de Lyon à la rubrique Histoire et patrimoine : http://www.chu-lyon.fr

-Projet de reconversion, et recherche d’un opérateur pour l’aménagement et l’utilisation du site de l’Hôtel Dieu publié par les HCL : http://www.serl.fr

-Dominique Largeron, Lyon : le futur Hôtel Dieu sera pluriel : http://www.lyon-entreprises.com

-Mag2Lyon, 5 architectes pour l’Hôtel-Dieu : http://www.mag2lyon.com/article/10547/5-architectes-pour-l%5CHotel-Dieu

-Le supplément N° 20 000, du 10/04/2009, du journal L’Equipe donne la parole à Jean-Claude Killy et Jean Nouvel. Objet de la discussion : le stade de demain.

Morceaux choisis…

JN cite l’exemplarité du Millennium Stadium de Cardiff au Pays de Galle, construit en 1999 en centre ville. Nos stades créent des conditions inhospitalières puisqu’ils attirent tout le monde en même temps, et les expulsent en même temps. C’est une violence. Cela devient un lieu de frictions. Un lieu de communion et non d’affrontement ça s’organise… La première qualité d’un stade aujourd’hui c’est d’être urbain… C’est la condition pour qu’il devienne familier et familial.

JCK : Vous voulez dire dans la ville ? C’est l’inverse de ce qu’on nos affirme depuis quinze ans !

JN : Bien sur que c’est l’inverse ! Pour être un lieu de rencontre, un stade doit faire partie de la vie, il doit être un quartier de la ville : le Camp Nou à Barcelone, Le Madison Square Garden à New York. La notion de lieu amical autour du sport n’existe pas assez. Le stade doit être un prolongement évident du sol de la ville. De par son échelle, un stade se prête à regarder la ville. De par sa dimension considérable, un stade permet la création d’espaces autres que sportif, en somme un quartier où l’on rencontre l’autre.

JCK : Un stade est un équipement qui sert peu.

JN : Ce terrain urbanisé est une chose, mais cette partie morte de terrain dans la ville en est une autre. Et la transhumance obligatoire pour atteindre le stade et le quitter dans une certaine urgence est une grande perturbation.

Le stade de demain est un quartier de la ville. Conçu comme un fragment de la ville et non comme un ghetto du sport et du spectacle, il génère de la vitalité, attire et pacifie. Il s’épaissit et se densifie pour mieux répondre aux exigences des usagers : proximité, diversité, accessibilité, mixité. Il devient quartier. Naturellement durable et écologique, le stade est aimable et aimé. Plus attractif, pensé comme un véritable éco-quartier.

Le stade de demain est bien desservi. Le stade et son quartier font partie de la ville. Le spectateur ne prend plus sa voiture, il utilise les transports en commun. L’objectif est de se dire : j’y vais facilement, j’en repars facilement.

Le stade de demain est un lieu de vie permanent. Hier il attirait ses spectateurs puis les expulsait dans une certaine urgence.

Le stade de demain est un espace public bien desservi multifonctionnel, écologique et durable, lieu de vie permanent, populaire, mythique. C’est une fenêtre sur le monde.




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